
Dès les premiers moments de ma vie d’enfant, vous m’avez offert la douceur des caresses, la puissance du mouvement, la finesse du geste.
Puis vous m’avez permis de grandir.
Avec vous, j’ai appris à écrire, à dessiner, à fabriquer, à réparer, à jardiner, à cuisiner, à toucher un instrument.
Vous avez porté, creusé, planté, construit, frappé parfois, caressé souvent.
Pendant des années, je vous ai utilisées sans vraiment vous regarder.
Vous étiez simplement là.
Mes mains.
J’aime les mains des autres. Je les trouve incroyables de beauté et de diversité. Certaines sont petites et délicates, d’autres puissantes, abîmées, noueuses, fragiles, immenses.
Elles racontent tellement de choses d’une vie.
Mais vous, mes mains, je ne vous avais jamais vraiment demandé ce que vous aviez à raconter.
Et puis, un jour, quelque chose a changé.
Vous avez commencé à ressentir autrement.
Une chaleur.
Un mouvement.
Une résistance.
Une vibration.
Parfois même quelque chose que je serais bien incapable de nommer.
Au début, je vous ai observées avec méfiance.
Puis avec étonnement.
Et aujourd’hui encore, malgré toutes ces heures passées à vous laisser faire, il m’arrive de ne pas comprendre ce que vous percevez.
Mais j’ai appris à vous écouter.
Depuis quelques années, vous êtes devenues bien davantage que les compagnes silencieuses de mon quotidien.
Chaque jour, des personnes viennent jusqu’à nous et vous confient pour quelques instants ce qu’elles ont de douloureux, de fragile, parfois de profondément intime.
Alors vous vous approchez.
Vous cherchez.
Vous ressentez.
Parfois vous restez immobiles au-dessus d’un corps. Parfois vous vous déplacerez presque seules vers un endroit que ma tête n’aurait pas choisi.
Et moi, j’essaie simplement de ne pas trop vous déranger.
Je vous laisse faire.
Je ne sais toujours pas exactement ce qui passe par vous.
Je ne sais pas davantage pourquoi, certains jours, quelques minutes semblent suffire là où je m’attendais à devoir chercher longtemps.
Mais je sais ce que j’ai vu.
Des visages qui se détendent.
Des corps qui s’apaisent.
Des douleurs qui parfois s’éloignent.
Et cette phrase que j’entends encore régulièrement : « Comment avez-vous fait ? »
La réponse est étrange.
Je ne sais pas.
Peut-être devrais-je vous poser la question.
Grâce à vous, j’ai changé de vie.
Grâce à vous, j’ai découvert en moi quelque chose dont j’ignorais l’existence.
Et grâce à vous, chaque jour, je peux tenter d’apporter un peu de mieux-être à ceux qui viennent jusqu’à moi.
Alors aujourd’hui, pour une fois, je voulais simplement m’arrêter quelques instants…
vous regarder…
et vous dire : merci.
